Aprés "Venise attendra", Hervé Prudon nous offre, avec (im)pertinence son regard sur la crise.
Journal Le Monde daté de ce lundi. Extrait :
"Les iks sont un peuple de chasseurs semi-nomades qui vivent au nord-est de l'Ouganda. Depuis que leur territoire s'est vu conférer le statut de parc national, interdits de chasse, ils ont vu leurs pratiques, rites, coutumes et représentations du monde subir des bouleversements et une déstructuration rapides et profonds. Il ne leur reste que la vie animale à l'état brut. L'anthropologue Colin Turnbulln'hésite pas à établir un parallèle entre l'évolution rapide des Ik et celle qu'on peut observer dans les sociétés occidentales ultramodernes, et il n'écarte pas l'hypothèse que nous puissions à notre tour devenir des nomades, mobiles, qui ne pourraient survivre que par la cruauté.
J'écris des romans noirs qui posent toujours la même question : "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" Mes personnages sont des pauvres types qui vivent dans un monde brutal, mais cherchent, avec un regard poétique, des traces de douceur et de bonté. En cela, je n'écris pas de romans noirs, la loi du genre voulant qu'un héros remette de l'ordre public dans une société un instant menacé, la loi restant celle du plus fort, celle du marché, et le bas monde dans le confort mensualisé d'un sommeil abruti juste troublé par la sourde peur du changement.
Pour un dormeur, le changement s'appelle le réveil. C'est la crise. La crise économique va-t-elle toucher les économes, n'épargner point les épargnants, et sonner le tocsin dans les stations de sports d'hiver ? Les vacanciers ont peur, ça grince dans les tire-fesses. Le marasme et la morosité sont les symptômes d'une grande paresse d'âme, d'un déficit d'imagination et d'une mécanisation ratée de nos liesses collectives. La foule n'est pas sentimentale, mais amorphe, flasque, et la crise est un mot qui touche sa tendance à l'embonpoint. On se prépare au pire, mais ce n'est pas le pire qui arrivera, c'est l'imprévu.Le monde en crise, sans dessus dessous, va-t-il virer à l'anarchie ?
La "crise", un mot, un mal, une peur, qui vous gratouille ou qui vous chatouille ? Vous barbouille, peut-être ? Avoir toujours en tête cette phrase de Tristan Bernard, arrêté par la Gestapo : "Nous vivions dans la crainte, désormais nous vivrons dans l'espoir."
Pour moi, rien n'est plus beau ni plus joyeux que la libération, sortir, émerger, renaître. Le monde change, mais ce n'est pas la crise qui le fait changer, c'est le changement qui fait sa crise. Le monde stressé est une poule pondeuse, d'hommes et d'idées, et l'Occident fait une grossesse nerveuse; on va manquer de tout ce dont on n'a pas besoin ; les profiteurs feront du profit, les gros malins se goinfreront, et les classes moyennes ont la trouille qu'on vienne bouffer dans leur assiette, la peur d'être précaires. Je voulais de l'incertitude, de l'inconnu pour trouver du nouveau, réinventer l'amour et vivre de spasmes, séismes, secousses...
Ma mère disait : "Il y a les jours avec et les jours sans, et les jours sans, faut faire avec." Elle ne voyait le mal nulle part ; les gens n'étaient pas méchants pour deux sous. Vous croyez que Jérôme Kerviel est méchant pour deux sous, sinon plus ? Que BernardMadoff est méchant ? Ceux qui jouent au jeu, au chef ou à l'escroc ne sont pas plus méchants que des petits espiègles. Nicolas Sarkozy n'est pas méchant. La crise n'est pas méchante, elle ne frappe pas "de plein fouet". La crise n'est qu'un état critique durant lequel l'Etat est critiquable - de vouloir renflouer le Titanic plutôt que sauver les chaloupes.
Alors quelle jalousie, quelle revanche illusoire nous mobilisent contre les traders, les patrons, les financiers, et, disons-le, les riches ? Est-ce leur cynisme ? Leur arrogance ? Leur niveau de vie ? A quel niveau se situe-t-elle, leur vie ? Faut-il la niveler, ou la déniveler ? Le bonheur est-il dans des tours new-yorkaises ou dans le pré ? Peut-être dans la tête, alouettes, au-dessus de tout ça. Un transfert de milliards c'est du tri sélectif virtuel, une poubelle verte en baudruche, des vases communicants qui ne nous communiquent pas tout.
Je ne suis pas une signature, et encore moins un partenaire social. Ma vision politique s'est écrasée il y a quarante ans contre le sectarisme syndical et les minables ambitions de tout un peuple en grève. Ils en voulaient, de l'esclavage et du pouvoir d'achat, des pleins chariots et l'accession à la propriété.
Mais sortant du Franprix, je vois une femme modeste nourrir des chats. Ou bien elle aide un fou à marcher droit, elle redresse la tige d'un rosier. Elle n'a pas peur du fou, ni des épines, ni de la crise. Elle a du mal à joindre les deux bouts quelle que soit la saison. Elle est fragile et n'a pour elle que sa bonté. Rien ne peut l'abîmer. Ma vision du monde, c'est elle. Je n'ai pas d'opinion, ayant trop peur qu'elle ne devienne publique, et je déteste l'opinion publique. Je crois que l'homme est moins un animal social que grégaire. Mais il a des jours de bonté.
A 60 ans bientôt, cancéreux sur le fil du rasoir, j'ai beau jeu de pérorer sur la crise ou les populations semi-nomades. Mais qu'est-ce qu'une crise, sinon l'envie d'aller plus loin ? Il y a dix ans, j'ai bien vécu ce "moment" : j'ai changé, déménagé, divorcé, écrit, aimé, vécu, guéri, je suis gagnant. Qui sortira perdant ? Ceux qui ont joué, ceux qui refusent le jeu ? Qui perdra quoi ? Un monde voyage, voltige et papillonne, joue, risque, et change, un monde mondialisé, modernisé, organisé, et les prolétaires de tous les pays n'ont pas l'air de s'unir. Sans emploi ou à contre-emploi, ils sont plutôt du genre à se faire la gueule, virer le voisin pour lui piquer le boulot et dire qu'il y a trop d'étrangers sur Terre.
Dans cinquante ans, serons-nous des Ik ? Ou des Bouthanais, qui au PNB (produit national brut) ont substitué le BNB (bonheur national brut) pour évaluer la richesse des hommes ? En attendant, plus solitaire que solidaire, je lis Calvino, et je tente "de reprendre à l'enfer ce qui n'appartient pas à l'enfer, pour lui consacrer de l'amour et du temps".