
pour répondre à Chritie et en écho aussi à sa question du 3 juin sur Ma vie sans moi...
qu'est ce que grandir...?
j'ai bien envie de dire avec ma verve naïve habituelle que grandir, c'est ne pas cesser de rêver, c'est ne pas renoncer, c'est regarder plus haut ou plus prés encore, c'est s'élever tout seul, c'est faire comme tout le monde -ou presque- c'est ne pas se prendre les pieds dans ses grandes guibolles, c'est cesser de s'en faire, c'est être léger, sans gravité...ne pas monter bien haut (au jeu des référencements)
oui c'est ça grandir c'est être SANS GRAVITé.
et en écho le texte (repris et "modifié"de N.Delesalle) :
Dans ce monde de sueur, de sang et de larmes, dans ce siècle d'attentats, de crises, de chômage et de pollution, dans ces journées mornes et jumelles, traversées d'angoisses, d'épidémies, de cancers du pancréas, de suicides en prison, d'accidents de bagnole et de pesticides dans la salade, dans toute cette chienlit qui nous sert d'existence, il est des êtres humains qui s'élèvent au-dessus de la mêlée grouillante. Ils s'élèvent et que font-ils ? Rien, ils ne font absolument rien. Ils s'occupent de leurs petits oignons frais qu'ils coupent nonchalamment dans la cuisine de leur vacuité supposée. On est prié de les railler. De les haïr. D'éviter de leur ressembler. Ils sont les hommes sans qualités, des hommes sans gravité.
A l'ère du zapping, de la communication torrentielle, à l'heure où les photos, la musique, les films, les amis, parfois les amours, n'ont plus de support tangible, l’absence de gravité est paradoxalement, et plus que jamais, considérée comme une tare. Une maladie porcine aux béances contagieuses. Et si nous faisions fausse route ? Et si l’absence de gravité était justement le seul refuge possible en temps de grisou ? Et si l'essentiel se passait à la surface ? « Ce qu'il y a de plus profond chez l'homme, c'est la peau », observait Paul Valéry.
« La profondeur est plus une prétention qu'une réalité, analyse le linguiste Alain Rey.
Le bateau navigue à la surface des océans, la profondeur ne lui sert à rien. »
La profondeur ne serait qu'un mirage. Une illusion, une fatuité de primate qui voudrait penser plus haut que son crâne : « En restant à la surface, poursuit Alain Rey, on se protège de cette prétention que nous ne sommes pas faits pour atteindre. Etre superficiel, c'est refuser d'être emmerdé par des problèmes graves et insolubles. »
L’homme sans gravité est donc un lâche et un salaud. Il ne participe pas à la joyeuse course vers le caveau, ignore productivité, efficacité, expertise, valeur travail. Il cueille les plaisirs, les petits canapés et les fruits mûrs, et nous abandonne le tragique, l'ennuyeux, les tristes apôtres du déclin, les moralisateurs, Eric Zemmour, les pages roses du Figaro, tous les bonheurs simples que la vie ose nous servir pendant notre bref bail terrestre. (…)
L’homme sans gravité affirme que sa superficialité est un rempart percé de meurtrières, derrière lesquelles il tire des flèches plus légères que l'air entre les yeux des brutes épaisses qui nous font croire que le monde est sérieux. Ce ne sont pas des types superficiels qui ont inventé les produits dérivés ou la titrisation. Ce ne sont pas des types sans gravité qui ont foncé contre les tours du 11 Septembre.
« On est passé de l'univers lourd de la tradition, de la durée, du sérieux et des conventions à une modernité inconsistante. Mais en même temps, paradoxalement, notre époque n'est pas dionysiaque, les gens sont de plus en plus moroses, comme si nos existences étaient trop lourdes à porter », dit le philosophe Gilles Lipovetsky (1).
L'homme sans gravité, lui, sait se défaire de cette gravité ambiante. Sa superficialité est une nature, une inclination libertaire et anticonformiste, une volonté farouche de préférer l'élégance à la productivité, le geste au but. La bulle de champagne à la goutte de sueur. Mais attention : la superficialité ne s'improvise pas. On ne se lève pas un matin en se disant « Tiens, aujourd'hui, je vais être sans gravité ». Ça serait trop simple. Si vous êtes profond, n'essayez pas. La superficialité est un art (…). Même en Lycra rose, Alain Finkielkraut ne paraîtra pas frivole. On peut tout de même tenter d'aplanir sa vie au quotidien, modestement. Par exemple, l’homme sans gravité ne dit pas qu'il est au bord de la dépression quand on lui demande comment il va dans un couloir. Non, il fait un entrechat gracieux, sourit en coin et décoche un mot léger, un petit soleil qui s'en ira éclairer la journée du besogneux qui l'interroge.
« A trop chercher la profondeur, on risque de créer des superstructures artificielles, encore plus superficielles que celui qui prétend rester à la surface, note Alain Rey. (…)
Et c'est peut-être au moment où certains écrivains sont le plus superficiels qu'ils sont les plus profonds : Voltaire a écrit des tragédies merdiques. En revanche, il a touché au but avec Zadig ou Candide, ses divertissements. »
Il faut le courage de l'otarie pour vivre en surface autour des orques. Supporter le regard courroucé de la foule des importants, la bave filandreuse des profonds.
Il faut de la force pour lutter contre la pesanteur et se libérer des idées reçues : « Quiconque a sondé le fond des choses devine sans peine quelle sagesse il y a à rester superficiel. C'est l'instinct de conservation qui apprend à être hâtif, léger, faux », écrivait Nietzsche, habitué aux abysses de la pensée
« Seuls les gens superficiels savent de quoi ils sont faits », ajoutait Oscar Wilde en ajustant son costume.
Au fond, sous l'apparat du vide, être sans gravité est peut-être simplement un combat, une lutte pour célébrer les détails qui font vraiment nos vies. (…)
.
.