« Je vous souhaite d’être follement aimée »
C’est le seul vœu que tous les hommes devraient formuler pour toutes les femmes, et la seule promesse à leur confier quand elles sont petites filles.
Tant de temps passera que l’on ne peut concevoir.
L’impardonnable, un jour, est de n’avoir pas cru aux contes de fées. Puisque la pire folie – et pourtant la seule excusable- est de croire en la vie quoi qu’il advienne – et comme c’est l’insupposable qui doit advenir-, il y aura, si on l’a assez voulu, ce moment où la prophètie adviendra, où la promesse sera tenue.
D’ailleurs, elle l’a déjà été.
« Ce que j’ai aimé que je l’ai gardé ou non, je l’aimerai toujours »
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« Il paraît que l'amour n'est pas la grande affaire dans l'existence des hommes, qu'ils ne grandissent pas en pensant qu'il y a devant eux cette chose affolante, ce souci d'être à quelqu'un d'autre où se tient tout le sens possible de leur vie. Il paraît que de telles fables sont l'affaire exclusive des femmes. Que ce sont elles seules qui calculent tout de leur temps en raison de l'amour qui viendra.
Je ne sais pas. Il me semble que j'ai toujours pensé que l'amour m'attendait, que j'allais à sa rencontre, et que si par malheur je le manquais, j'aurais tout manqué avec lui. Qu'il n'y avait au fond rien d'autre que cela à attendre de la vie.
Rien d'autre, oui, si ce n'est l'amour. Et comme l'écrit un poète, tout le reste m'est feuilles mortes. »
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« L’amour est la mesure parfaite et réinventée, la raison merveilleuse et imprévue.
(…)
Tout amour est le nouvel amour.
Car rien n’efface jamais ni même la nouveuté de l’amour vrai. Neuf, il l’a été une fois et il le reste à jamais. Arrivée de toujours, qui s’en ira partout."
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« Car je ne prévoyais rien de ce qui allait me rendre à la vie, m’enseigner qu’on n’en a jamais tout à fait fini de souffrir. Je veux dire : d’aimer.
Le temps travaille. Il est même le seul à le faire. Il est cette taupe dont parle le poète et qui creuse ses galeries sous la terre. Préparant le grand écoulement panique où tout s’abandonne au même basculement vers le bas. Ce vertige, on l’appelle : aimer. Un nouvel amour vient, et, comme on a déjà un peu vieilli, il y en a eu beaucoup d’autres avant lui. Et pourtant, il est seul. Tout ce que l’on vous a donné avant lui, il vous le donne une fois de plus. Tout ce que l’on vous a ôté, il vous en prive à nouveau. L’expérience d’avoir aimé, d’avoir souffert est sans usage. Dans le défaut d’amour, dans le don d’amour, chaque fois, toute la douleur vous revient. Et si la souffrance la plus récente est si insupportable, c’est qu’elle contient en elle toute la somme des douleurs anciennes.
Il n’y a pas de dernier mot. Tant que dure la vie, tout peut recommencer. Et ce recommencement est une grâce aussi. »
(…)
« Dans toute histoire d’amour, il y a ce point d’équilibre où l’on se tient un seul instant, dont ensuite reste à jamais la nostalgie, et à partir duquel on surplombe soudain tout le temps de sa vie. Le passé semble alors tout entier derrière soi. C’est à peine s’il a jamais existé. Le présent est là et il fait s’ouvrir devant soi, à ses pieds, le vide fabuleux d’un merveilleux avenir au bord duquel on se trouve encore, ivre d’un vertige stupide auquel on veut s’abandonner, tombant pour de bon et sans aucun remords vers un nouveau demain.
Il suffit de se pencher légèrement vers l’avant et tout bascule ensuite. Un geste est juste indispensable, magique et bienveillant, tout comme la délicatesse d’une main posée sur soi et qui vous pousse amoureusement vers où plus rien ne vous retient. Nous avions déjà passablement bu mais nous étions éveillés au beau milieu de la nuit comme si la soirée seulement débutait. Lou a fait le geste que j’espérais. C’est elle qui m’a forcé vers le vide. Elle m’a demandé si j’imaginais que nous pourrions avoir une histoire ensemble. Je lui ai répondu que cette histoire, elle savait bien qu’elle avait déjà commencé. Alors, j’ai caressé sa joue, passé ma main dans ses cheveux et j’ai posé très doucement mes lèvres sur les siennes. »
(…)
« Lou avait une fille qui se nommait Léa.
Je l’ai rencontré alors qu’elle n’avait pas encore deux ans.
(…)
J’ai été – j’aurai été malgré tout – l’homme auprés de qui cette petite fille a grandi, apprenant à parler, découvrant le monde, la merveille pourtant d’être en vie, toute la fantaisie des apparences qui laisse si perplexes les tout petits enfants. Immédiatement, Léa a pris ma présence avec le plus grand naturel. J’étais là, pourquoi pas ? Sa mère semblait m’aimer. Sans doute faisais-je l’affaire aussi bien qu’un autre. Et s’il faut un homme dans la vie des femmes et dans celle de leurs filles, à tout prendre, j’en valais bien un autre. Dans la rue, quand nous nous promenions tous les trois, avec confiance, elle mettait sa main dans la mienne. Le soir, avant de s’endormir, elle demandait que je vienne dans sa chambre, lui lise un livre parfois, l’embrasse enfin et lui souhaite bonne nuit. Souvent elle se réveillait vers les trois ou quatre heures du matin et, comme une petite somnanbule, elle grimpait l’escalier qui conduisait à la chambre de Lou. (…) Elle voulait vérifier notre présence et qu’il y avait au dessus d’elle, un homme et une femme sur l’existence desquels elle pouvait compter même au moment des heures les plus profondes de la nuit. J’étais cet homme.
Stupidement, je me dis parfois que si ma vie a servi, c’était à cela. Pas pour le reste qui n’existe que dans la fausse lumière du jour : la vanité sociale d’exister, d’avoir un nom à honorer, un rôle à remplir, une réputation menteuse dont on répond devant les autres. Non : juste être là, dans la vérité de la nuit, pour une femme et sa fille, comme je l’avais été pour Alice et Pauline, pour Lou et Léa. »
(…)
« Il n’y a de roman que d’amour. On veut apprendre d’où vient cette aimantation des corps aimants qui les attache les uns aux autres et fait soudainement exister entre eux ce lien que rien ne déliera jamais plus. Ce désir de savoir n’a pas de cesse ; rien ne l’altère. Même le temps qui passe et où l’énergie s’use, même la grande routine d’avoir déjà vécu ne peuvent rien sur lui. On se dit que le récit continue, le mêm au sein duquel toutes les histoires n’en font plus qu’une : le long tourment tournoyant d’aimer. L’âge avance et la curiosité de l’enfance, étrangement, ne s’efface pas. «
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Nantes, été 2004- été 2005.
Extraits de Le Philippe Forest. Le nouvel amour. Ed. gallimard.