D'autres vies que la mienne : d'emblée, le titre rayonne d'une énigmatique beauté, mais ce n'est qu'après la lecture du livre qu'on en mesure la justesse et la profondeur, qu'on est à même de saisir l'essence de cette beauté évidente, dans un premier temps demeurée insaisissable.
D'autres vies que la mienne, ou la décision prise, par un écrivain non sans raison réputé narcissique, Emmanuel Carrère, de prêter littéralement sa plume à d'autres individus, des hommes, des femmes croisés sur son chemin ; le choix de se faire le modeste scribe de leurs existences marquées par la maladie, le handicap, la perte, le deuil.
D'autres vies que la mienne, ou la méditation du même écrivain sur sa propre existence, sa façon d'être au monde et aux autres, ou plutôt de s'être longtemps refusé aux autres, pour demeurer confiné dans une sorte de huis clos mental hanté par la folie, bâti sur une fêlure originelle, un mal-être hérité de l'enfance – et peut-être même antérieur.
Méditation qui, menée tout au long du livre, de façon tantôt explicite tantôt plus secrète, débouche sur l'aveu confiant, presque radieux, d'une sérénité inédite : une capacité nouvelle au bonheur, à laquelle cette ouverture aux autres est tout sauf étrangère.
Cette trajectoire d'Emmanuel Carrère, qui le voit peu à peu prendre ses distances avec ses démons familiers, non pas les oublier mais s'employer à les tenir au loin, constitue le mouvement profond de ce livre admirable. Mais la chair de l'ouvrage, sa matière vive et émouvante, c'est donc hors de lui-même que l'écrivain la puise : dans d'autres vies que la sienne – avec lesquelles sa propre vie s'est trouvée d'abord simplement en contact, par le jeu des circonstances et de hasards, avant de se révéler inextricablement liée. (N. Crom pour Telerama)
Lire les premières pages de ce récit de Carrère sur le site de P.O.L

A la fin du match remporté par l'équipe d'Aude,
les enfants, à la demande de l'entraîneur, se sont regroupés, bras dessus-bras dessous, autour de Gabriel.
Quelques salves d'encouragements, une façon de se serrer plus fort qu'à l'ordinaire.
J'ai bien senti que quelque chose avait lieu dans le regard de ce garçon, soudainement mis au centre de ses coéquipiers.
J'ai bien vu les regards s'embuer, et les grands sourires aussi.
C'est bien plus tard dans l'aprés midi que j'ai appris que Gabriel souffrait d'une trés grave maladie invalidante.
Ce jour là, on m'a dit qu'il était parvenu pour la première fois,
à rester un quart d'heure entier, vaillant, sur ce terrain de foot
avec ses amis.