



In memory. Le journal de la création. Episode 1.
Mercredi 16 mars.
Il aura suffit de quelques mots.
Il en va souvent ainsi…simplement quelques mots.
Des mots qui viennent vous demander de vous mettre en marche. Vous pensiez vous en tirer à bon compte mais il en va rarement ainsi.
Ce jour là, ce que vous entendez vous dit : « on devrait le rencontrer ! »
Aussi simple que ça. Bien évidemment. Ce n’est qu’une idée comme ça.
Mais déjà bien davantage pour vous.
Il y a alors, comme toujours, quelque chose qui s’enclenche et qui crée le mouvement d’aller vers.
Puis trouver la porte d’entrée. Le lien, en réalité.
Un appel à Antoine ce jour-là.
Et puis, parce qu’un mail ne vous parvient pas en retour, l’attente vous paraît bien trop longue. Pensez vous : une semaine.
S’arc-bouter parce que ça le vaut bien.
Et puis c’est en vous, il n’y a plus rien à faire (vous n’allez pas vous en tirer à si bon compte. remember)
Appeler à nouveau. Bien évidemment.
La rencontre est possible.
Elle veille sur lui. Elle aussi.
Un matin, un mercredi, chez lui à Trosly, le rendez-vous est pris.
Nous irons à trois. Et chacun dans cette affaire a gros à vivre. Chacun a sa façon. La sienne.
(…)
Nous ne partirons pas les mains vides. Et en même temps, nous savons que, tous les trois, nous allons recevoir.
(…)
La nuit est encore pleine, il y aura du sommeil d’abord. Et pas la peine de crier ensuite.
Le long d’un autoroute, loin de Paris encore, pas la peine de crier comme un chuchotement pour ne pas trop bousculer l’équipage.
L’effervescence bouillonnante d’un périphérique n’aura pas raison du calme ouaté de ce matin en direction de chez Jean.
Alors bien évidemment il faudrait dire Trosly, le thé de Patrice, les ruelles fleuries, le petit matin bien avant l’heure. Il faudrait dire comme un printemps et toute l’histoire qui a débuté pour Jean ici.
Un centre, un asile. Un asile d’aliéné, l’intolérable.
Alors la maison qu’il faut se dépêcher de retaper avec quelques amis venus pour l’occasion. "C’est que ça remonte", dirait l’autre. Mais ce lieu raconte ça, déjà. Partout, dans cette rue et tout autour, l’histoire a imprégné l’air d’une drôle de délicate atmosphère.
(…)
Le reste de la matinée, vous savez bien que vous ne parviendrez pas y mettre les mots, les mots qu’il faudrait pour partager l’échange et la rencontre…
(…)
Il faudrait dire la maison, la simplicité joyeuse, les sourires, une façon de se tenir, d’écrire, de lire et puis de nous raconter, de nous raconter ce qui compte. Juste ça, ce qui compte et pas plus… « Is it O.K ? » dira t’il parfois comme si cela pouvait ne pas l’être. Car l’impression nous est donné qu’il dit tant et si bien l’essentiel : l’autre et le mouvement sans cesse nécessaire vers l’autre.
(…)
L’interview filmée durera jusque midi moins cinq. Parce qu’après il faut déjeuner, choisir une bouteille à la cave, c’est à dire sous l’évier un peu émaillé. Retrouver la casquette tombée au pied d’une chaise dans la cuisine. Se frotter le crâne. "C’est qu’on prend de l’âge quand même". Enfiler le manteau, demander un peu d’aide et pas trop traîner car « c’est pas tout ça ! »
(…)
Vous le raccompagnez dehors, dans le jardin de front, prendre le temps d’échanger encore quelques mots et puis Jean se retourne avant de nous dire :
« Faudra bien fermer la porte en partant, avec le vent, on ne sait jamais ! ».
Et nous ?
Nous, on est resté là.
Là.
Un peu bêtes. Hébètés.
Lui, parti.
Et nous, là.
Avec tous les mots qu’ils venaient de nous dire.
(…)
On est retourné dans sa maison lentement.
On a replié tout le matériel, les pieds, les projos, les caméras et tous les machins.
Après…
Après on s’est juste regardé.
Et puis, je crois me souvenir qu’on s’est souri avant que l’un de nous ne lance aux autres : « C’était bien non ? C’était bien. »

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Jean Vanier. Dernier ouvrage paru.