La beauté de certains films, c’est qu’ils ne savent pas consoler. Ceux qui les ont faits, et pour ça ont remué les souvenirs enfouis, les ont modelés jusqu’à les rendre méconnaissables et n’auront rien pansé des premières blessures. Tout au plus, auront-ils inventé autre chose, dont ils peuvent parfois être fiers. Mia Hansen-Love peut être fière d’Un amour de jeunesse.C’est un beau film, un des plus émouvants de la saison.
Mais c’est aussi un film sur lequel il est délicat d’écrire, tant il est tout entier en accord avec le murmure de son récit. Du coup, écrire un peu en dessous ne rendrait pas justice à sa profondeur, quand écrire trop haut, comme on dit parler trop fort, brusquerait son tempérament. Qui est un mélange de détermination et de sentimentalité. D’entêtement et d’écorchures. Se méfier des grands timides, surtout quand ils ont une idée fixe. Ce film ne raconte pas autre chose.
(...)
On dira qu'elle n'a guère de mérite, que la chose était écrite : Mia Hansen-Love met admirablement en scène les histoires d'amour. Leur passion, leur trouble, leur douleur, leur fatalité, leur imparable force de vie jusque dans le désespoir, dont parfois elles nous accablent. On dira aussi que cette veine intimiste, ce goût de la jeunesse, ces variations rohmériennes sur le jeu cruel des sentiments sentent un peu le pré carré du cinéma d'auteur français. On dira ce qu'on voudra.
Reste ceci : à 30 ans et en l'espace de trois films (Tout est pardonné, 2007 ; Le Père de mes enfants, 2009 ; Un amour de jeunesse), Mia Hansen-Love s'impose comme l'un des plus lumineux talents du jeune cinéma français. Ils ne sont pas si nombreux, et encore plus rares, ceux qui se sont révélés ainsi d'emblée. Le premier long métrage de Mia Hansen-Love offrait déjà cet impressionnant mélange de maturité, d'élégance narrative, de vérité dans l'expression des sentiments qui n'a cessé depuis lors de nous séduire.
La preuve par l'exemple avec cet Amour de jeunesse, qui porte bien son nom. Letitre ressemble au film : il est clair, direct, ne trompe pas sur la marchandise. Il a en même temps la complexité d'une expérience vécue dans le secret de tous les coeurs, rendue précieuse d'être à la fois si singulière et si universelle.
(...)
(///)
Un style qui est fondé sur la retenue, la délicatesse, sur les creux dans le récit qui évitent les grandes scènes émotionnelles classiques pour en montrer soit les préliminaires, soit la conclusion. Faible dramatisation des événements, pas de coups d’éclat ou de psychodrames impressionnants, d’accidents calculés et calculateurs.
Les acteurs sont intenses mais ne font jamais de “performance”. Un style qui n’est pas sans écueil – et c’est tout à son honneur. Car ce cinéma-là se joue au bord du vide. Il arrive aussi parfois qu’on ait l’impression qu’il y tombe… Mais il s’en relève toujours. Comme s’il fallait passer par cette chute pour faire naître des émotions et les transmettre au spectateur.
La métaphore que nous filons (le récit comme fil tendu au-dessus d’un précipice sans fond) doit être entendue comme littérale. Comme une réalité de la mise en scène (c’est vraiment le mot pour la désigner) de Mia Hansen-Løve. Un seul exemple : faites bien attention, et vous verrez qu’à plusieurs reprises, dans Un amour de jeunesse, le personnage principal prend un risque, petit et bref, pour sa vie.
On croit à un moment que Lola, lors d’une visite de chantier, va tomber d’un immeuble branlant (il y a d’autres exemples de cet acabit). Mais non. Le hasard, l’absence de danger véritable la préserve.
Mais nous, nous sommes bercés d’inquiétude pendant quelques secondes pour l’intégrité physique de l’héroïne, et cette légère anxiété a nourri notre appétit toujours fébrile pour le romanesque. C’est en additionnant de semblables idées – des idées de mise en scène – que s’édifie le film, comme irrigué par divers réseaux qui lui donnent peu à peu vie.
Il n’y a pas de jugement moral dans ce cinéma-là. On pourrait y voir le tableau inconscient d’une société petite-bourgeoise où chacun roule pour soi, où la liberté et la solitude sentimentale et sexuelle sont absolues, bâties sur une valeur très traditionnelle qu’est la (re)tenue en toutes circonstances (les parents de Camille se séparent sans bruit mais avec heurts).
Un constat glaçant, mais un peu mesquin aussi. Car il y a l’image du film, luminescente, qui dit tout le contraire, qui tente de sauvegarder l’émotion de l’instant présent, la fraîcheur des sentiments, leur innocence quand ils adviennent.
Un amour de jeunesse, tendre, patient, cruel, montre la marche, l’avancée d’une jeune personne dans la vie, faite d’expériences, de travaux, de sentiments, qui peu à peu nous construisent.
Et cette Camille-là, qui semble si fragile, si dépendante de ses sentiments, est aussi une belle et vraie héroïne moderne, vaillante, têtue. Ses doutes, ses faiblesses la portent, lui donnent une volonté, un allant qui ne nécessite aucun excès, aucun artifice scénaristique et psychologique. Triomphale et modeste, elle avance.
(...)
L'affaire s'enlève en trois actes. Le premier s'ouvre sur l'hiver parisien de 1999. Camille (Lola Créton), lycéenne d'une quinzaine d'années, vit une belle histoire d'amour avec Sullivan (Sebastian Urzendowsky), qui a quelques années de plus qu'elle. La jeune fille est entière, romantique, possessive. Sullivan, confie-t-elle à sa mère, est sa "seule raison de vivre". Mais le garçon lui résiste, ne veut ni tout luidonner ni tout lui promettre. Il ne conçoit l'amour que dans la liberté partagée, elle ne l'envisage que dans l'abandon et l'engagement réciproques.
Cette fatale alternative ne se paie pas de mots. La mise en scène la suggère plus essentiellement par son économie narrative, sa manière de cristalliser une atmosphère. Projet du très long voyage de Sullivan en Amérique du Sud, vacances d'adieux du jeune couple en Ardèche, baignades solaires assombries par l'inquiétude de ce départ annoncé, sentiment d'éternité panthéiste distillé par une belle chanson néofolk (The Water, de Johnny Flynn et Laura Marling). Puis vient la séparation tant redoutée, les premières lettres de Sullivan, religieusement attendues, mais qui s'espacent inexorablement, avant de s'interrompre tout à fait, avant que la jeune fille ne tente quant à elle d'interrompre le cours de sa vie.
Au deuxième acte, daté de 2003, on entre impromptu dans le silencieux travail du deuil. Ce saut temporel porte à la fois la souffrance du temps qui passe et la réparation qu'il peut prodiguer. Sullivan n'est jamais réapparu, les parents de Camille se sont séparés, la jeune fille porte désormais les cheveux courts et est étudiante en architecture.
Ce moment du film, plus laconique encore que le précédent, s'apparente à ce qu'on nomme un "tunnel", figure de style prisée à Hollywood, composée d'une suite de scènes peu ou non dialoguées, généralement musicales et récréatives, qui a pour but de compresser l'action. Sauf qu'ici, c'est l'inverse. Le temps se dilate, se charge d'une gravité bouleversante, d'une mélancolie radieuse. Son enjeu est demontrer comment la plongée à corps perdu dans le travail libère peu à peu Camille du fantôme de Sullivan. Le film y parvient d'autant mieux qu'il épouse formellement l'état d'esprit de la jeune fille. Les considérations sur l'architecture, les visites aux oeuvres épurées du Bauhaus en Europe, y prennent peu à peu le pas sur le ressassement de la perte.
<///
L'intelligence de la mise en scène ne réside pas seulement dans le choix de l'architecture comme symbole de la reconstruction personnelle et de l'ouverture à la collectivité. Elle tient aussi à la parenté de cette discipline, telle que le mouvement Bauhaus l'a plus précisément défini, avec le cinéma, et à sa valeur de manifeste : le mariage de l'art et de la technique mis au service de la démocratie, la définition du style, et donc de la beauté, comme conformité à la fonction. Cette dimension, à la fois pragmatique et idéaliste de l'art, débouche en toute logique sur la rencontre amoureuse de Camille avec Lorenz, un des enseignants qui l'a initiée à la découverte esthétique.
Il resterait à décrire ce qui survient, après une nouvelle ellipse, en 2007, dans un troisième acte qui voit Camille durablement installée avec Lorenz. Le respect du lancinant suspense sentimental que comporte ce film nous incite à n'en rien faire. On dira simplement que l'âme humaine étant ce qu'elle est et les fantômes ayant la peau plus dure qu'on ne croit, l'acte III prend le contre-pied de l'acte II. Soit le retour du velléitaire Sullivan, huit ans après sa disparition, sur le devant de la scène, annonçant l'ultime épreuve par laquelle Camille prendra congé de son enfance.
Ainsi s'achève le troisième volet du roman de formation cinématographique de mademoiselle Hansen-Love, magnifique trilogie de la jeunesse qui nous murmure que la perte, pour irrémédiable qu'elle soit, nous aide sans doute à vivre.
critique du film. Un amour de jeunesse. Mia Hansen Love.
Jacques Mandelbaum. Jean-Baptiste Morain
Commentaires