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"La barque est à sec sur la grève.
Cet homme à nouveau marche au bord du bleu où il ne s’en va plus. Ce n’est plus le soleil du large, mais le temps qui creuse son visage. Il a remisé ses filets : il n’y prendra plus de poisson d’or, encore moins de sirène. Il nettoie ses outils : pelle et pioche au petit jardin. Il travaille à présent entre des murets de pierres sèches. Il rentre quand il fait grand vent. Son dos se voûte, son pas est lourd.
De la mer, il lui reste la pensée, et des lointains, une espèce de blessure dans le regard, un tremblement léger des mains, une façon d’absence ou de distraction quand autour de lui on s’agite. (…) Jamais véritablement revenu de là où il n’est pas allé, de là vers où il n’a fait que partir, jamais revenu de ces lieux que l’on atteint pas.
Ame et corps séparés, habillé de grosse toile, il promène sa silhouette bleu dans le petit jardin. (…)
Plus que jamais il se sent alors étranger. Etranger, c’est ainsi que l’on nomme celui qui aime les nuages. (…) Cette étrangeté inconsolable de son regard tient à quelques secrète mémoire en lui profondément et jalousement logée, où demure enfoui le modèle inconnu de sa vie. Ce modèle même qu’il cherche lorsqu’il court à travers le monde, ou lève les yeux vers les nuages avec le sentiment confus d’y reconnaître quelque chose de très ancien ou de très pur. Il n’existe que de chercher, et de chercher encore qui toujours se dérobe.
Ainsi conserve t’il probablement ses raisons d’être, serrées comme un poing dans la poche.
"Toi, ces paroles, ces pas. Ce remuement de chair et de pensées dont l'obscurité va et vient dans la lumière. Tu circules, tu espères, et tu ne comprends rien à ce remue-ménage autour du silence qui gagne. (...) En dépit des patients efforts, tu n'as pas trouvé où loger cette boule de désir et de sang qui fait comme elle peut son travail du matin jusqu'au soir dans sa cage de muscle et d'os. Toi ce paquet de vie qui veut savoir pourquoi. (...)
Alors tu pars. Tu pars à la rencontre de ces herbes ou de ces forêts.
Tu t'orientes vers des images perdues. Des paysages dont l'échelle et les perspectives sont brouillées depuis longtemps. Peut-être n'ont-ils jamais existé. Ou sous la forme de cheveux, de caresses, de parfums, que tu recherches encore entre les bras aimés.
C'est pourquoi, probablement, tu prends des photographies. Tu cadres en grand ou en immensément petit et tu t'efforces d'en revenir à quelque idées ancienne de la douceur et de l'émoi. Tes propres souvenirs sont des terres inconnues. Comme la substance même de ta vie"
d'après le texte de Jean Michel Maulpoix. L'instinct de ciel.
Gallimard. 2000
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